Olivier Lovey

L’esthète au franc-parler

« Tu verras, il est timide, je crois qu’il ne parle pas beaucoup. » Je ne me doutais pas, en présentant ainsi Olivier Lovey à ma collègue, que j’allais me fourvoyer pareillement. Car le jeune photographe, sorti de l’école de Vevey, récompensé en 2018 d’un prestigieux Swiss Photo Award et lauréat, la même année, du prix d’encouragement de l’Etat du Valais, n’a pas sa langue dans sa poche. Son franc-parler éveille immédiatement notre curiosité et nous séduit sur le champ. Pas de blabla ni de chichi, les réponses fusent et révèlent les réflexions et le parcours d’un artiste qui rêvait de devenir musicien, s’est tourné vers la vidéo et se retrouve aujourd’hui, suivant le flot de la vie, un appareil photo autour du cou et des idées plein la tête.

Vu sa timidité, dont il nous parle sans détour, Olivier Lovey utilise la photographie pour entrer en relation avec les gens. Après un an de bachelor en arts visuels de l’Ecole cantonale d’art du Valais et une formation supérieure de l’école de photographie de Vevey en poche, il débute donc sa carrière en photographiant sans relâche ses amis, des filles, des modèles… des centaines de sujets. Mais, lorsque le visage d’une très belle fille prise en photo accapare le regard, le photographe se détourne de ces clichés. Car ces photos ne l’intéressent pas. Ce qui l’anime et le passionne, c’est l’illusion, le trompe l’œil, confondre le faux du vrai, mettre des cadres dans des cadres, créer des couloirs infinis, montrer des femmes aux allures d’hommes ou des hommes qu’on prend pour des femmes. Débute ainsi une de ses première série « We are men » réalisée en 2012 : des portraits torse nu de femmes et d’hommes androgynes qui plongent leur regard sans sourciller dans l’objectif et nous happent au passage. Puissant et surprenant. Décidément, le face à face, c’est son truc.

Entre deux séries, Olivier Lovey répond à des commandes, expose dans des grandes villes d’Europe, photographie pour la mode, obtient la bourse ArtPro, publie des catalogues, vend une trentaine de photos de sa fameuse série « Heimweh » et poursuit sa quête de nouveautés. « Je m’ennuie assez vite, alors toutes mes séries utilisent des techniques différentes de prise de vue. » Le photographe originaire d’Orsières teste, surexpose, inverse, juxtapose les images pour, à chaque « clic », nous raconter une histoire. En soi, la réalité et les sujets qu’il photographie ne l’intéressent guère. Il se décrit d’ailleurs volontiers lui-même comme « un opportuniste », utilisant la passion qui anime ses modèles, la beauté d’un décor ou la sympathie qu’on éprouve pour le folklore et les costumes traditionnels pour habiller le monde d’un filtre photogénique.

Chaque projet l’entraîne ailleurs, loin de l’idée préconçue au départ. « Je prépare à l’avance mes prises de vue, mais une fois sur le terrain, il se passe souvent autre chose ; je capte une ambiance alors je change mes plans. Tu as plus de chance de faire une image originale, forte si toi-même tu es surpris par celle-ci » nous confie-t-il humblement. En ce moment, avec sa série « Miroir aux alouettes », Olivier Lovey passe un temps fou à installer des bâches ou des autocollants géants dans des espaces d’exposition, la nature, en bordure des villes, sur des granges ou des chalets pour, comme le tableau de son père, une reprise de « la condition humaine » de Magritte, créer l’illusion et nous faire rêver.

Assurément, Olivier Lovey est un esthète, un bel homme qui aime le beau, même si son appartement, selon ses propres dires, est dépourvu d’objets décoratifs et paradoxalement mal rangé. Dans le doute et en proie à un besoin de reconnaissance qu’il admet volontiers, le photographe est sensible au regard d’autrui. Lorsqu’une galeriste de Neuchâtel lui avoue ne pas connaître ses travaux, Olivier Lovey en ressort cassé. « Je me suis dit : Mon gars, tu t’es fait une fausse idée de ton parcours. » Il entreprend alors une pause de presque un an, privilégiant la vidéo à la photographie. Mais le vent tourne et petit à petit, l’élan revient. Des professionnels comme Stefano Stoll (festival Image à Vevey), Sacha Reiner (galerie Coalmine), Arianna Catania (festival photoroad Gibellina), Céline Eidenbenz (Musée d’art du Valais) ou Véronique Mauron (la Grange de la Ferme-Asile) s’intéressent à son art et l’invitent à de nouvelles collaborations.  

Derrière le regard profond, parfois distant du photographe, se cache le sourire d’un véritable artiste qui dit ce qu’il pense, sans détour ni tabou, révélant sa sensibilité, ses doutes et ses points de vue, quitte à être cash. Et ça fait mouche. D’ailleurs, c’est peut-être le plus bel hommage que le public lui offre, lors de la remise des prix culturels de l’Etat du Valais en novembre dernier : des éclats de rire vibrants, tout aussi bruyants que les applaudissements amplement mérités qui suivirent. On aurait aimé l’écouter nous parler de son art plus longtemps.

www.olivierlovey.ch

Parution : décembre 2018
Texte : Sophie Michaud
Photos : © Diana Pfammatter

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