Camille Cottagnoud

À bonne distance

Il est fort à parier, si vous visitez une exposition dans la grange de la Ferme-Asile à Sion, que vous marchiez sur l’une des œuvres de Camille Cottagnoud. Quelle étrange réalisation, me direz-vous, pour le cameraman natif de Vétroz. Et pourtant, c’est bien lui qui, avec un ami, a assemblé le plancher et participé à la création du centre artistique et culturel de la Ferme-Asile en 1993. Hasard de la vie couplé d’un attrait sans faille pour ce lieu, Camille Cottagnoud a endossé des rôles divers et variés pour l’ancienne ferme de l’Hôpital Asile, ce durant plus de 16 ans, sans jamais lâcher le morceau ou exiger le moindre salaire : administrateur, membre du comité, architecte, bricoleur, vice-président… Un tatouage ne lui collerait pas plus à la peau. Aujourd’hui, Camille Cottagnoud a repris sa vie de nomade et garde un attachement tout particulier pour ce lieu paisible et créatif où nous nous retrouvons pour l’interview.

Celui qui nous semblait (se) cacher derrière sa caméra se révèle très vite un homme doté d’une singulière sensibilité. Cette qualité, que son maître d’apprentissage le photographe Oswald Ruppen lui a peut-être transmise, lui permet d’installer sa caméra à bonne distance des protagonistes du film. « Etonnamment, plus on est proche et mieux l’on est accepté. Si je m’approche un peu trop des gens que je filme et que ça les dérange, je le sens immédiatement et je recule. C’est comme un réflexe » nous avoue-t-il.

Après une formation de photographe, c’est vers le métier de caméraman qu’il se tourne et qu’il découvre, de manière autodidacte cette fois. Il n’y a pas vraiment d’école à cette période et son envie de tenir une caméra, comme le faisait sa mère dans sa jeunesse, le presse résolument vers cette activité professionnelle. Il s’achète une vidéo bon marché, l’outil parfait pour apprendre sans consommer inutilement d’onéreuses pellicules, et se met à filmer. « La vidéo me permettait de laisser tourner la caméra suffisamment longtemps pour capter tous les moments importants et d’offrir le maximum de chances à une situation, et même au hasard, de se développer en scène. » C’est ce qu’on appelle aujourd’hui, dans le langage professionnel, la réalisation par immersion.

Son choix artistique se porte sur les films documentaires. Le caméraman – prix d’encouragement de l’État du Valais en 2009 – sait pertinemment qu’il n’a pas le même rapport à l’image, le même langage avec les films de fiction. « C’est un beau métier la fiction, mais ce n’est pas pour moi. Ma recherche est depuis toujours de me fondre dans une situation pour capter sans artifice ni mise en scène les événements tels qu’ils se déroulent. » Tel un caméléon, il s’adapte aux situations diverses de tournage et retient ce que ça mère lui disait enfant : « Camille, ne dis jamais que tu ne peux pas le faire ». Il a donc réalisé son rêve et vu ses images sur grand écran notamment dans : « La forteresse » de Fernand Melgar, « Docteur Jack » de Benoît Lange et Pierre-Antoine Hiroz ou encore dans « Hiver Nomade » de Manuel von Stürler. Pour ce dernier, Camille Cottagnoud obtient le Quartz 2013 de la meilleure photographie au Prix du cinéma suisse et une nomination au Spotlight Award de l’association des chefs opérateurs à Hollywood, une consécration dans le domaine. « Obtenir un prix, c’est une étape de franchie, c’est une précieuse reconnaissance de l’académie du cinéma alors que moi-même, je ne suis pas du tout académique (rires). »

Le film qui l’a le plus marqué ? « Of Man and War » de Laurent Bécue-Renard. « Pour ce film, l’immersion était poussée à son comble. J’ai vécu chez les gens qui apparaissent dans le film, j’ai suivi leur vie et leur évolution, je me suis plongé dans leurs difficultés, celles de combattants qui reviennent au pays et retrouvent leur famille après avoir vécu l’horreur de la guerre. » L’artiste répond aussi à des mandats pour la télévision, notamment pour l’émission « Passe-moi les jumelles ». Il voue d’ailleurs un respect tout particulier pour ces caméramans qui, contrairement au monde du cinéma, tournent vingt reportages par an dans un rythme effréné, malheureusement dans un anonymat presque complet.

Mais sa dernière création, celle qui sera commercialisée dès décembre 2017 et dont il parle les yeux brillants d’impatience et de joie, c’est dans sa main qu’il la tient. Car l’homme est aussi bricoleur. Dès ses débuts en 1982, Camille Cottagnoud traficote son matériel et l’arrange à sa sauce afin d’en améliorer l’ergonomique. Lui est alors venue l’idée de réaliser une poignée de commande adaptable, dont les boutons se déplacent en fonction de la taille de la main car « il ne faut pas bouger quand tu filmes sans trépied ». L’objet « Made in Switzerland » se dénomme CAMAN et il lui aura fallu plus de 10 ans pour le créer. Étanche, réparable, incassable, la poignée réalisée par des artisans locaux se veut la plus écologique possible, comme son inventeur au regard bleu-océan.

« Grâce à ce métier, à mon ami Robert Hofer ou mon maître d’apprentissage, j’ai compris que poser un regard sensible sur le monde qui nous entoure peut être une force. » Et l’on comprend exactement ce qu’il veut dire. Il suffit de voir l’un de ses films pour s’en rendre compte.

Camille Cottagnoud

Parution: octobre 2017
Texte: Sophie Michaud
Photos: © Nadia Tarra

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