Andrea Ebener

La densification des sentiments

Dans l’art de la photographie, les rôles sont en général bien partagés. Le ou la photographe se place derrière la caméra, le sujet ou le modèle face à l’objectif. Avec Andrea Ebener, il en va tout autrement. Comme nous le découvrons durant cet entretien, ce n’est pas la seule règle qu’elle transgresse. Mais chaque chose en son temps. 

La photographie est une vocation qui joue un rôle primordial dans la vie de la jeune femme. Ce qui lui plaît dans cette activité, c’est l’expérimentation avec les matériaux et les processus de développement. On pourrait croire, à la vue de ses images, qu’elle aime poser. Andrea Ebener est avant tout devenue célèbre pour ses autoportraits. Mais elle balaye cette question du revers de la main. « Je suis une personne très timide. Au début de ma carrière, j’avais de la peine à expliquer à mes modèles ce que j’attendais d’eux. C’est pourquoi j’ai commencé à me photographier moi-même. » Pour ces photos, elle se transforme en objet d’art. Elle se peint, se pare de fourrure, de plumes, de crânes ou a recours à des symboles religieux pour susciter des contrastes étranges. 

Elle se défend avec véhémence à l’idée qu’elle mise délibérément sur la provocation. Il s’agit bien plus pour elle de montrer des ambiances et des sentiments. Ces sont eux qui sont à l’origine de ses images. La jeune femme se laisse porter par ces dimensions pour entamer un processus de transformation qui lui permet de densifier une intuition fondamentale. Il en résulte des photographies qui peuvent sembler archaïques ou mystiques. D'autre fois, il en émane des effets morbides ou une légèreté éphémère. Mais il y a toujours cette présence d’une jeune femme moderne, exposée à toutes les vulnérabilités et néanmoins insaisissable. 

Ces objets, animaux ou références religieuses ne viennent pas de nulle part. Il s’agit de thèmes qui l’accompagnent depuis l’enfance. « Mon père m’a souvent amenée à la chasse. J’y ai vu la passion, mais aussi le sérieux de la mort. » Les animaux symbolisent pour elle la beauté, la liberté mais aussi le danger. Après avoir grandi dans un contexte catholique avec ses rituels, elle a éprouvé durant ses premières années de travail à Zurich un sentiment de libération. Les règles rigides des petites communautés du Lötschental étaient écrasantes pour elle. « La bigoterie est encore pour moi ma bête noire. » 

Pour son travail, elle ne mise pas uniquement sur la photo digitale. Cela ne lui serait pas assez physique. En lieu et place, elle tente des expériences avec la lumière et un peu de chimie. Elle a ressuscité la technique aujourd’hui révolue du cyanotype. Les images apparaissent sans aucun retour en arrière possible. Aucun rectificatif ne permet de revenir à la forme originelle. Ainsi, elle crée des images qui sont témoins d’un instant. Des pièces uniques qui semblent osciller entre les époques. 

Andrea Ebener est arrivée à la photographie plutôt par hasard. Après son école obligatoire, elle ne sait trop dans quelle direction s’orienter. Deux semaines avant la rentrée, elle s’annonce à l’ECAV où elle est admise. Très rapidement, elle est fascinée par la photographie et après ses études, elle travaille pour la photographie publicitaire. « Ce fut une rude école et j’ai vite compris que la photographie technique et orientée commercialement n’était pas mon truc. » Elle se décide de se lancer comme indépendante. Des études complémentaires à « l’Hyperwerk » de Bâle renforce sa confiance dans sa propre créativité. Elle développe son propre style, atypique, rapidement repéré par les professionnels de la branche. 

Andrea Ebener a conscience des dangers du succès. « Je tâche de rester libre, de laisser travailler l’inconscient et de ne pas produire des images dans le souci de les vendre. » Elle expose régulièrement dans des expositions personnelles et collectives à Zurich et en Valais. Le monde de la photographie ne va se débarasser d'elle si facilement. Il est sûr qu’on parlera encore d'Andrea Ebener dans 200 ans. Car c’est à ce moment que son projet « Zeitkapsel » (capsule temporelle) sera échu.

Il s’agit d’un contenant renfermant des messages analogiques et digitaux. Le secret sur le contenu de cette boîte enterrée quelque part dans le Lötschental ne sera révélé qu’en 2213. D’ici là, une box en métal contenant les informations et les coordonnées de geolocalisation de la capsule temporelle va changer de propriétaire tous les dix ans. Une course d’estafette qui va durer 200 ans. Est-ce que ces documents digitaux seront encore lisibles? La question reste ouverte. « L’usure des données numériques et la fragilité des supports compliquent la tâche de ceux qui veulent laisser des traces » nous explique notre jeune « lösthentalerin » à peine âgée de 29 ans.  

Mais quand il s’agit de parler de son propre avenir, elle ne regarde pas si loin. « Dans dix ans, j’espère avoir beaucoup de temps pour travailler et que mes angoisses existentielles auront disparues » dit-elle en souriant.

www.andreaebener.ch
Zeitkapsel

Parution: mars 2017
Texte: Nathalie Benelli
Photos: © David Zehnder

 

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